L’envers du décor : pourquoi vidanger le lac de Sarrans ?

Tous les quinze à vingt ans, le lac de Sarrans est vidé de ses eaux pour permettre l’inspection minutieuse du barrage et des installations hydroélectriques. Ce « grand carénage » est une opération technique de grande ampleur. En 2014, ce sont plus de 300 millions de m d’eau qui ont été évacués, sur une surface de 1000 hectares, révélant une vallée engloutie depuis plus de 80 ans (source : EDF). Le phénomène, très encadré, n’arrive que deux ou trois fois par siècle – la dernière majeure remonte à 1982.

  • Objectif sécurité et maintenance des infrastructures
  • Opportunité exceptionnelle pour la faune, la flore… et la (re)découverte du patrimoine immergé

Un programme d’animations inédit : quand la vallée réapparaît

Pour accompagner cet événement, collectivités, associations et EDF ont conçu un programme d’animations ambitieux entre mai et juillet 2014. Le pari ? Faire de cette fenêtre rare un grand moment de transmission et de partage.

Des visites guidées sur les traces du passé englouti

L'un des points forts du programme a été les balades guidées dans le lit asséché du lac, entre Val d’Arcomie et Sainte-Geneviève-sur-Argence. Organisées par l’Office de Tourisme et des associations patrimoniales, ces visites ont permis à des centaines de personnes d’arpenter :

  • Les vestiges du pont de Tréboul (sauvé in extremis en 1931, inscrit Monument Historique)
  • Les ruines des anciens hameaux (Sarrans, Vinzelles, Laubies, etc.), visibles à nouveau
  • Des linteaux, fours à pains, anciens jardins en terrasse
  • Le tracé oublié de la route départementale submergée
  • La chapelle d’Ouradou, sortie des eaux comme un mirage

Les guides évoquaient la vie dans la vallée avant la mise en eau en 1934, partageant anecdotes et récits de familles déplacées. De nombreux visiteurs, locaux parfois descendants de ces habitants, apportaient leur propre mémoire, rendant ces moments d’autant plus émouvants.

Des ateliers et animations pour petits et grands

Le programme s’adressait aussi aux familles et aux curieux de tous âges. Plusieurs ateliers thématiques ont ponctué ces semaines :

  • Initiation à la lecture de paysage (lecture de cartes anciennes, évolution du tracé de la Truyère), animée par des associations environnementales
  • Ateliers pédagogiques sur le cycle de l'eau et l'énergie hydroélectrique (par EDF « Hydro Tour »)
  • Découverte de la faune et de la flore « éphémères » avec la LPO (Ligue pour la protection des oiseaux), qui organisait des sorties ornithologiques à la rencontre des espèces profitant temporairement de la mise à sec
  • Balades naturalistes sur les traces des plantes pionnières installées sur les grèves fraîchement découvertes

L’engouement a été tel que certaines visites affichaient complet en moins de 48 heures, accueillant plus de 5 000 visiteurs sur les mois de l’opération (source : Office de Tourisme du Canton de Pierrefort).

Expositions et conférences : transmission, mémoire et savoirs

Expositions à ciel ouvert

Plusieurs expositions, à la fois en plein air et en salle, ont ponctué la vidange. Parmi les incontournables :

  • Regards Croisés sur la Vallée Engloutie : Photographies anciennes et contemporaines, récits et témoignages recueillis auprès des anciens habitants ; exposition itinérante à Pierrefort, Sainte-Geneviève-sur-Argence…
  • Histoire de l’Usine et du barrage de Sarrans : Maquettes, archives techniques, projection de films d’époque (incroyables images des travaux dans les années 1930, issues des fonds Pathé et INA)

Cycle de conférences et rencontres

  • Rencontre avec des ingénieurs d’EDF et d’anciens ouvriers du chantier du barrage
  • Conférence sur les impacts écologiques de la vidange, avec le Conservatoire des Espaces Naturels d’Auvergne
  • Rencontres littéraires autour des « vies déplacées » de la vallée de la Truyère

Un livre participatif, « Sarrans, mémoires englouties » a également vu le jour, recueillant des dizaines de témoignages inédits confiés lors de l’opération (édité par l’association Passé Présent, 2015).

Des découvertes insolites sur le terrain

Exploration du chantier et coulisses techniques

La vidange, c’est aussi l’occasion unique de comprendre les secrets du barrage. EDF ouvrait exceptionnellement ses portes pour des visites guidées de l’usine hydroélectrique, du sommet du barrage, mais aussi du chantier éphémère côté « fond de vallée » :

  • Explications du fonctionnement de la galerie de vidange, invisible en temps normal
  • Présentation de robots et caméras sous-marines utilisés pour ausculter les structures
  • Découverte des dispositifs de protection de la faune migratrice (notamment le suivi des poissons, sujet mené en partenariat avec la Fédération de pêche de l’Aveyron)

Des groupes scolaires (près de 2 000 enfants recensés) ont pu bénéficier de visites pédagogiques, sources : France 3 Occitanie.

Art en friche et créations éphémères

  • Lancement d’un concours photo amateur « Sarrans à sec », avec plus de 600 clichés transmis (expo photo organisée à Neuvéglise)
  • Interventions de plasticiens locaux, créant des installations éphémères construites avec des matériaux trouvés sur site (bois flotté, pierres des anciens hameaux)

Certains artistes, comme Bernard Boucheix, ont proposé des ateliers de land art ouverts aux enfants, prolongeant la rencontre unique entre art et mémoire du paysage.

Moments festifs et rencontres villageoises

Au cœur des villages riverains, chaque week-end de juin et juillet 2014 a vu fleurir repas champêtres, marchés de producteurs et animations musicales, donnant un air de fête à cette redécouverte du territoire. Les moments forts des festivités :

  • Banquet « à l’ancienne » sur la place de Lavastrie, rassemblant plus de 500 convives autour de recettes locales
  • Marché paysan au pied de la grange d’Ouradou, mettant à l’honneur les produits du plateau de l’Aubrac et des monts du Cantal
  • Randonnées crépusculaires sur invitation des éleveurs locaux, suivies de dégustations de fromages fermiers
  • Soirées contées inspirées des récits de la vallée engloutie, avec musiciens traditionnels

L’opération « Sarrans se souvient » a notamment permis d’accueillir d’anciens habitants et descendants exilés depuis la mise en eau, créant la surprise de retrouvailles bouleversantes (source : France Bleu).

Un succès populaire… et une prise de conscience environnementale

Ce programme foisonnant a permis à la fois de fédérer des générations, de transmettre une mémoire vivace… et de mesurer l'extrême fragilité de ces paysages. Plusieurs sessions de ramassage des déchets enfouis lors de la création du barrage ont été organisées, mobilisant habitants, scolaires et bénévoles. Plus de 20 tonnes d’objets divers (emballages, machines agricoles, ferrailles mais aussi ustensiles du siècle passé) ont ainsi été extraites de la vallée, selon la presse locale.

Ce fut aussi l’occasion d’encadrer la venue des visiteurs, pour éviter tout impact sur la faune déjà fragilisée : botanistes et ornithologues accompagnaient les groupes, pour partager l’importance du « laisser le moins de trace possible ».

Prolonger l’expérience : des sentiers tracés pour demain

Même si le lac s’est rapidement rempli, la plupart des expositions et initiatives de collecte de mémoire se poursuivent aujourd’hui dans la vallée, sous forme d’expositions, sentiers patrimoniaux et espaces de médiation. À la Maison du Barrage de Lavastrie ou au musée de Mur-de-Barrez, une nouvelle génération découvre ce qui fut, le temps d’une vidange, révélé à la lumière.

Le programme d’animations pensé pour la vidange de Sarrans n’a pas seulement permis d’admirer des paysages spectaculaires ; il a tissé – au cœur même de cette parenthèse rare – une toile vivante de récits, de rencontres et de transmission. Un rappel précieux : derrière la tranquillité du lac, la mémoire des lieux veille, toujours prête à refaire surface, pour peu qu’on lui tende l’oreille.

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